Humanité de haute mer

Embarquée sept jours à bord d’un cargo, Marianne Rötig livre un carnet de bord dont la poésie, croisant vers l’introspection, offre aussi un regard plein d’humanité sur la petite société des hommes en mer.
chronique Cargo
© Dominique Panchèvre

Une jeune femme part sur un cargo. Sept jours entre Le Havre et l’île de Malte. C’est long et court à la fois. Il n’y a que des hommes à bord : l’équipage est composé des officiers et de Philippins, pour les tâches qui n’incombent pas à la navigation. Un prologue et un épilogue encadrent sept chapitres qui suivent le rythme du voyage et les jours de la semaine, marqués du sceau des planètes auxquelles ils se réfèrent. Jupiter ouvre la marche, Mercure la clôt.

Ce récit, publié fort à propos dans la collection « Le Sentiment géographique » chez Gallimard, se construit sur le voyage qu’a effectivement entrepris l’auteure. Cela dit, comme le note joliment Emmanuel Ruben dans Terminus Schengen, Marianne Rötig « n’[est] pas un écrivain voyageur mais un écrivain voyagé ». Elle avait en effet prévu d’écrire un texte à l’issue du voyage. Il n’en fut rien. Les notes prises au jour le jour, le voyage les a rapidement transformées en écriture. La durée de la traversée est aussi le temps de l’écriture ; ainsi, le journal de bord s’est naturellement mué en objet littéraire : une réflexion tour à tour sociologique, poétique, toujours émerveillée et baignée d’humanité, sur la petite société qui vit au cœur de ce porte-containers. Le regard est à la dérive mais il ne perd pas une miette des relations parfaitement codifiées et respectées entre les hommes de l’équipage, « car il y a le paradoxe de l’immensité du bateau et de la proximité des corps, cette violence-là », dit la narratrice. Observation spéculaire qui conduit à une saine introspection.

Mots choisis

"La destination tient du hasard. La taille du bateau également. Ma seule demande a été d’avoir une place dans le premier cargo au départ du Havre. Qu’est-ce qui, alors, ne tiendrait pas du hasard ? La question a tourné comme un vautour derrière mes yeux toutes ces semaines. Peu avant le départ, un type est assis devant moi :

« Combien de temps, ton voyage ?

– Pas très long. Sept jours.

C’est le temps qu’il a fallu pour la création du monde »."

Écrivaine voyagée, Marianne Rötig ? À lire cet appel à Mercure, le jour de son arrivée à La Valette, nous comprenons que le voyage fut aussi intérieur et qu’il a profondément modifié la géographie de son rapport au monde : « Je veux la mer toujours dans le corps, le mouvement sans répit de la mer en moi, je veux le mouvement, le mouvement infini. Mercure, j’ai le mal de terre, la vague dans l’âme dans l’œil dans le poumon dans les pieds. »

 

Dominique Panchèvre

 

Cargo - Marianne Rötig, Gallimard, « Le Sentiment géographique », 2018

[Chronique] Cargo de Marianne Rötig