Frédéric Forte – Vie de poèmes

Publié le 19/10/2026
Temps de lecture : 4mn
L’oulipien désormais ancré au Havre revendique depuis ses débuts en poésie une filiation avec le groupe de recherche littéraire créé par Raymond Queneau. Avec son quinzième livre, Le Sentiment général (P.O.L), paru cette année, il joue avec toutes les formes poétiques en évitant la « virtuosité gratuite ».
Frédéric Forte © Thomas Cecchelani

Quelles contraintes vous êtes-vous fixées pour votre dernier titre, Le Sentiment général ?

Le Sentiment général est né de l’envie d’écrire une « couronne de sonnets », forme que les poètes italiens pratiquaient à l’époque baroque. En écrivant ces 14 poèmes (+ 1), qui parlent de notre quotidien, de l’ordinaire de nos jours, j’ai eu envie de poursuivre avec des « sentiments particuliers », 196 poèmes qui découlent formellement de ces sonnets initiaux. Est alors apparu un espace beaucoup plus intime, une « pièce » dans laquelle évoluent deux personnages : « je » et « tu ». Ce qui est important pour moi quand je travaille avec des contraintes, c’est de dépasser l’exercice, la virtuosité gratuite, pour que les poèmes « parlent », disent quelque chose à qui les lira, même si je ne sais pas toujours très bien moi-même de quoi il est question !

Comment avez-vous rencontré la pratique de l’OuLiPo et comment imprègne-t-elle votre œuvre ?

J’ai rencontré l’OuLiPo une première fois au collège, dans les années 1980, quand notre professeur de français nous a fait travailler sur Exercices de style de Raymond Queneau. Une dizaine d’années plus tard, je me suis mis à lire toute son œuvre et me suis intéressé à cet « Ouvroir de littérature potentielle(1) » qui s’était créé autour de lui. J’ai ainsi découvert les œuvres des poètes Jacques Roubaud, Michelle Grangaud ou Jacques Jouet, qui ont fait surgir devant moi l’immense continent de la poésie contemporaine. Je crois que, dès l’enfance, j’ai toujours eu ce goût pour l’exploration formelle, l’invention de règles du jeu, et lorsque je me suis mis à écrire « sérieusement », j’ai tout de suite perçu l’OuLiPo comme ma famille de pensée.

Trois auteurs normands, Louise Rose, Guillaume Marie et Samuel Deshayes, ont été cooptés à l’OuLiPo en janvier 2026. La notion de transmission est-elle importante ? Comment se poursuit ce groupe de recherche littéraire fondé en 1960 par le mathématicien François Le Lionnais et l’écrivain Raymond Queneau ?

Pour que le groupe continue à vivre et à être pertinent, c’est-à-dire explore de nouveaux territoires, il est essentiel que des cooptations aient lieu. Chaque nouvelle recrue a une approche singulière qui nourrit le collectif à sa façon. C’est l’esprit du groupe dès les origines : Roubaud a été coopté en 1966, Perec en 1967, et ça continue…

Vous êtes également responsable du master de création littéraire du Havre. Comment cette mission s’articule-t-elle avec votre travail d’écrivain ? Les deux se nourrissent-ils l’un de l’autre ?

Complètement. Transmettre n’a pour moi de sens que si je continue à écrire : je dois passer par les mêmes questionnements que les étudiant·es que j’accompagne. Et la richesse des échanges avec ces jeunes gens extrêmement divers et talentueux est hyperstimulante.

Que peut, selon vous, la poésie pour le monde ?

Pas grand-chose, et c’est déjà beaucoup !

Propos recueillis par Valérie Schmitt et Cindy Mahout

(1) Nom complet dont OuLiPo est l’acronyme

Bio express

Frédéric Forte, né en 1973 à Toulouse, vit aujourd’hui à Paris. Poète et membre de l’Oulipo, il a publié quinze livres de poésie, dont Le Sentiment général, paru cette année chez P.O.L. Il enseigne à l’ésadhar (École supérieure d’art et design Le Havre-Rouen), où il codirige le master de création littéraire du Havre.

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