Résidences d’écriture : le style normand

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Publié le 17/11/2025
Temps de lecture : 6mn
© Stéphane Maurice / Aprim
Elles offrent une bulle aux auteurs et autrices, un tête-à-tête avec leur projet. Plus qu’un espace, elles sont du temps et un encouragement. Elles les relient aussi au public, parfois en des lieux très insolites. En Normandie, les résidences d’écriture ont de bonnes fondations.

Retraite propice à la déconnexion et à la rencontre, la résidence d’écriture est recherchée par les auteurs et autrices dans leur trajectoire de création. « À l’heure de la précarisation de leur activité(1), elles permettent d’exister pleinement en tant qu’artiste, en un espace et dans un temps donné », décrit Sophie Noël, directrice de Normandie Livre & Lecture.

« C’est l’endroit où l’on s’arrache aux contraintes matérielles pour ne penser qu’à son texte », complète Jérémy Fabre(2), du Réseau national des résidences pour l’art d’écrire, qui organisera en 2026 ses journées nationales en Normandie. Créée en 2021 par des lieux de renom(3), cette association veille à donner plus de visibilité à cette activité, à partager des pratiques, et à se connaître mutuellement. « Dans une économie du livre fragilisée, il faut qu’existent ces espaces accélérateurs de la création. L’auteur peut s’extraire d’un quotidien où, souvent, il ou elle cumule d’autres métiers, pour renouer avec le temps de l’écriture. »

Une Normandie accueillante

En Normandie, l’offre affiche une certaine vitalité. Les porteurs de projets sont divers et le soutien institutionnel se maintient. « Toutes les Régions n’ont pas intégré l’aide aux résidences dans leur contrat de filière, relève Sophie Noël. En Normandie s’est développé un éventail d’aides qui accompagnent les résidences régulières ou ponctuelles, et même le compagnonnage, formule sans hébergement inscrite dans un temps long et qui se traduit par des actions culturelles qui relient l’auteur au territoire. »

Pivot dans cette stratégie régionale, Normandie Livre & Lecture est l’un des opérateurs du fonds FADEL, qui comporte un volet dédié aux résidences. L’agence accompagne aussi ces lieux dans le montage de leurs projets et leur recherche de soutiens.

La diversification des sites, des porteurs et des formats de résidences se confirme également. De nouvelles propositions éclosent, issues de particuliers, d’associations, de collectivités. Dans l’Orne, le gîte touristique du Moulin des rivières accueillera en novembre sa première autrice, Aurélie Guérinet (roman jeunesse). À Honfleur, la célèbre Lieutenance inaugure des résidences d’arts visuels et d’écriture, projet porté par la Ville. À côté d’un lieu phare comme l’IMEC (abbaye d’Ardenne), où chaque année une quinzaine d’auteurs et d’autrices séjournent huit semaines, d’autres lieux patrimoniaux testent la démarche.

Dans la Manche, c’est le Centre culturel international de Cerisy (CCIC / château de Cerisy-la-Salle) qui se lance cette année, selon un concept particulier. « Nous proposons à un auteur de développer une création personnelle, mais dans le cadre de nos foyers de création et d’échanges collectifs créés en 2020, qui réunissent une vingtaine de personnes sur la thématique “arts, sciences, nature” », décrit Édith Heurgon, codirectrice du CCIC. La poétesse Armelle Chitrit, résidente pendant cinq semaines, inaugure la formule, en adaptant un conte persan de Farid al-Din Attar (XIIe siècle), La Conférence des oiseaux.

« L’art est un principe actif »

La singularité des propositions serait-elle une spécialité régionale ? Dans l’Eure, La Factorie est uniquement dédiée à la poésie. À Veules-les-Roses (Seine-Maritime), la librairie/maison d’édition Les Mondes de Zulma et la bibliothèque locale lancent une résidence pour auteurs étrangers. Sans parler de décors atypiques : les Baraques Walden ou la yourte en plein pays de Caux du MAVD (Mouvement actif pour une vie durable), tournée vers l’éducation à l’environnement et aux transitions.

« Nous voulons soutenir des auteurs tournés vers la reconnexion au vivant et à l’humain, annonce William Paesen, directeur du MAVD. Leur travail va aussi nourrir notre réflexion et déclencher des rencontres forcément enrichissantes. » Ainsi, cet automne, la poétesse et chorégraphe Séverine Rième pose son sac dans un lieu forcément inspirant. « En yourte, les bruits de la nature vous accompagnent, et les écosystèmes environnants deviennent très accessibles. » L’artiste, nourrie d’un voyage à pied de 8 semaines entre Marseille et la Normandie, y déploiera un travail poétique « et animera aussi des ateliers d’écriture et d’expression corporelle pour le public ».

Format original, encore : cette résidence en cours au centre hospitalier psychiatrique du Rouvray (Sotteville). « L’art est un principe actif, aussi nous développons une prise en charge globale des patients intégrant la pratique artistique », résume Denis Lucas, attaché culturel de l’établissement. Des ateliers animés en 2024 par le poète Rémi Checchetto avec une dizaine de patients ont ainsi fait naître un projet de résidence de quatre mois, lancé en septembre avec l’auteur. « C’est en partant de l’intérieur, en côtoyant des patients, des visiteurs, des soignants, que débutera l’écriture », explique-t-il. Il en naîtra un livre et des ateliers d’écriture (20 % de la résidence) avec des adolescents en soins.

L’un des intérêts majeurs de ces dispositifs tient en effet dans le partage avec les publics. Championne du genre, La Factorie emmène chaque année des auteurs et autrices au-devant de centaines de scolaires. « Côté public, notamment scolaire, la rencontre “en vrai” avec des auteurs est souvent une expérience marquante, conclut Sophie Noël. Et pour les territoires, surtout les plus ruraux, c’est un moyen abordable pour créer des actions culturelles de tous types. »

Laurent Cauville / aprim

(1) En 2023, selon le baromètre de la SCAM et de la SGDL, 49 % des auteurs signalent une dégradation de leur situation financière. 67 % exercent une autre profession en parallèle pour compléter leurs revenus.
(2) Jérémy Fabre est le directeur de la Maison Julien Gracq (Maine-et-Loire).

(3) IMEC, chalet Mauriac, La Marelle, Villa Yourcenar, maison Julien Gracq (entre autres).

REPÈRES

· Une résidence d’écriture, c’est… un accueil gratuit pour un auteur ou autrice dans un lieu confortable et inspirant, pour créer, avec une rémunération, et, souvent, animer en contrepartie des actions culturelles (30 % du temps maximum).

· 5 000 € : le coût moyen d’une résidence d’environ 4 semaines.

· 21 C’est le nombre de lieux référencés par Normandie Livre & Lecture dans son annuaire des résidences d’écriture sur normandielivre.fr

· 2 sources principales de financement : le fonds FADEL (3 comités par an / lire aussi en page 8) et Le CNL (3 comités par an).

Sources : Normandie Livre & Lecture

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