Livre et jeunesse : les codes ont changé

La baisse du temps de lecture chez les Français se confirme. Elle est encore plus sensible chez les moins de 25 ans (1). À l’appui d’une large consultation (30 000 participants), les récents États généraux de la lecture pour la jeunesse (voir encadré) relèvent notamment un décrochage au collège. Plus largement, « l’école ne donne plus envie de lire pour 75 % des élèves, tandis que les 7-19 ans passeraient en moyenne dix fois plus de temps devant un écran que devant un livre ». De quoi renforcer les craintes déjà suscitées par le rapport commandé par l’Élysée en 2024 sur l’impact des écrans sur la santé mentale des jeunes.
Lire pour se faire plaisir
Redonner aux jeunes le goût de la lecture ? En Normandie, le défi semblerait plus relevé qu’ailleurs, avec un taux d’illettrisme plus élevé que la moyenne. « Il faut intensifier des programmes ciblés pour stimuler très jeune et toucher les publics vulnérables », indique la DRAC dans un récent état des lieux. Mais la région peut compter sur la vitalité de son écosystème du livre et ses interactions avec la communauté éducative.
« Il faut montrer que le livre, c’est d’abord du plaisir », insiste Nicolas Sorel, auteur et référent en Normandie de Coup de jeunes en librairie. Lancée en 2021 (2), l’opération a déjà touché plus de 10 000 collégiens-lycéens et 51 librairies. « Ces dernières sélectionnent des ouvrages hors programmes et souvent contemporains pour les classes participantes. S’y greffent des projets pédagogiques, parfois jusqu’à une rencontre avec un auteur. À la fin du cycle, 30 € en bons d’achat sont remis aux élèves qui en profitent comme ils veulent chez le libraire. » Au-delà des ventes générées (66 000 € d’achats en 2024-25 dans 30 librairies), ces derniers apprécient la mise en relation avec ce nouveau public et le possible effet déclic.
Transmettre l’envie de lire, c’est aussi le sel d’opérations comme Partir en livre, organisée chaque année par le CNL, qui sort les livres des étagères pour aller à la rencontre des jeunes sur leur terrain. Parfois la médiation commence très tôt, comme avec l’association Matulu (Hérouville-Saint-Clair) pour les 0-3 ans, dans des lieux aussi divers qu’une maternité ou un centre pour demandeurs d’asile.
L’écran, un allié ?
Pour regagner l’intérêt des ados, l’écran est un allié à considérer. Les réseaux sociaux sont de plus en plus prescripteurs. On y voit émerger des book clubs, certains poussés par des libraires, comme à Houlgate (librairie Les Vagues). Dans le cadre de Lire en Hiver, le Book Club en Hiver (3) permet aussi à des lycéens de lire et chroniquer en ligne des auteurs régionaux qu’ils ont pu rencontrer.
Les prescriptions consultées sur écran ont de l’impact. 91 % des acheteurs de livres de 15-24 ans estiment que la présence d’un livre sur Internet peut donner envie (1). Le succès national de Jeanne Seignol – 29 ans et plus de 90 000 abonnés à sa chaîne Jeannot se livre – en témoigne. La booktubeuse renverse le regard, en mettant par exemple en avant les références littéraires de rappers connus.
Plus près de nous, le book club Caen Lit On, créé par Camille Cardoso (alias Ellydesmots), compte 1 500 followers sur Instagram et se décline en podcast sur Twitch, Radio Tou’Caen et en streaming. « On y parle IA, place des femmes dans les romans de piraterie, dark romance… » rappelle cette lectrice compulsive qui s’étonne encore des contenus des programmes scolaires. « À 14 ans, on veut lire ce qui nous fait envie. Aujourd’hui, les genres les plus plébiscités en France par les 15-25 ans sont la new romance ou le young adult. » En mars, la troisième édition de son Festivelly aura lieu à Caen, à la bibliothèque Alexis de Tocqueville. Rencontres, jeux, coups de cœur de libraires… Le jeune public pourra donner corps au livre.
Car l’envie se nourrit aussi d’incarnation. Les manifestations littéraires, dont 9 % sont tournées vers la jeunesse en Normandie, ont leur rôle à jouer. À Cherbourg, lors du prochain festival du livre de jeunesse et de BD (28 au 31 mai), vingt auteurs participeront à 100 rencontres dans les écoles de la ville. Et les élèves de 20 classes du CP au lycée se produiront lors de scènes ouvertes, pour lire en public des livres de la sélection. « Ce genre d’expérience est particulièrement marquante pour les jeunes participants. Elle donne du sens à la lecture et peut servir de déclic », estime l’organisatrice Nadège André. De bonnes raisons d’espérer.
Laurent Cauville / Aprim
(1) Baromètre 2025 du Centre national du livre avec IPSOS
(2) Piloté par la DAAC et la DRAC, avec un soutien de la SOFIA
(3) Piloté par Normandie Livre & Lecture
REPÈRES
20 % des 7-19 ans ne lisent plus du tout…
10 écrans en moyenne par foyer en France. Les enfants sont exposés de plus en plus jeunes.
Source : baromètre du Centre national du livre/IPSOS, 2025
Lancés à l’été 2025, les États généraux de la lecture jeunesse préconisent trois grands axes d’action collective :
1 ❯ Renouer avec le plaisir de lire ;
2 ❯ Ramener la lecture et les textes dans la vie
des jeunes de 0 à 18 ans (par exemple en favorisant
des rituels quotidiens de lecture en classe et en famille) ;
3 ❯ Faciliter et systématiser les coopérations
entre les professionnels de la jeunesse, quels que soient leurs métiers, pour stabiliser les actions les plus efficaces.