Le manuscrit italien restitué à Louviers en 2025

Cet ouvrage a été exécuté vers 1480-1490, à la demande du cardinal Jean d’Aragon (1477-1485) ou de son père, le roi Ferdinand Ier de Naples (1458-1494). Il a fait partie de la prestigieuse bibliothèque des rois aragonais de Naples, fondée par le roi Alphonse Ier le Magnanime (1442-1458), qui a été en grande partie vendue par le roi Frédéric Ier de Naples (1496-1504) au cardinal et archevêque de Rouen Georges d’Amboise (1460-1510) en 1502.

Ce livre de luxe, remarquablement calligraphié et enluminé, a été produit par des copistes et des artistes expérimentés, actifs à Naples à la fin du XVe siècle : le scribe Venceslaus Crispus, qui s’identifie dans le colophon final (f. 283v), et l’enlumineur Matteo Felice. L’un et l’autre sont également connus pour leur collaboration dans la production d’un Commentaire sur Isaïe de Thomas d’Aquin (ms. Paris, BnF, lat. 495).

Le décor du manuscrit restitué à Louviers est constitué de 488 initiales ornées, dont 24 à longs développements floraux et végétaux que vous pouvez admirer ici : f. 1, f. 19, f. 34, f. 46v, f. 57v, f. 67, f. 79v, f. 90v, f. 104v, f. 121, f. 135, f. 150v, f. 167, f. 176, f. 184, f. 192v, f. 202v, f. 210v, f. 219v, f. 229v, f. 237v, f. 246, f. 261v, f. 272v.
Ce manuscrit n’a malheureusement pas conservé son ancienne reliure napolitaine : sa reliure moderne a été exécutée par J. Legal, relieur à Angers, au début du XXe siècle. La nouvelle reliure comporte plusieurs éléments nous renseignant sur les derniers possesseurs du document :
- La notice n°15 du catalogue de vente de la bibliothèque de Charles Lormier, collée en bas de la deuxième garde volante (f. [B]), révèle que le manuscrit a appartenu à la collection Lormier, vendue aux enchères en 1901 ;
- Au contreplat supérieur, l’ex-libris armorié, avec la devise « Dis Peu, Fais Mieux – Bibliothèque Du Plessis Villoutreys », permet d’identifier l’acquéreur du manuscrit lors de la vente de 1901. Il s’agit du marquis Ernest de Villoutreys [de Brignac] (1830-1906), propriétaire du château du Plessis-Villoutreys, situé sur la commune de Chaudron-en-Mauges (dans le Maine-et-Loire, à 45 km au sud-ouest d’Angers), où il était maire de 1871 à 1906. La famille de Villoutreys possède toujours le château du Plessis-Villoutreys ainsi que la bibliothèque constituée par cet ancêtre : c’est probablement son propriétaire actuel qui a mis ce manuscrit en vente en 2018 ;
- Dès 1901-1902, le marquis de Villoutreys a sollicité Léonard Lehu, prieur des Dominicains d’Angers, pour obtenir une analyse précise du contenu textuel du manuscrit, lequel lui a répondu dans une lettre datée du 20 décembre 1902, collée au-dessus de la notice n°15 du catalogue Lormier de 1901 (f. [B]). Une mise au propre ultérieure de cette lettre a également été collée sur la première garde volante du manuscrit (f. [A]v).

Malgré ces marques de possession, un mystère demeure : comment ce manuscrit est-il entré, au cours du XIXe siècle, dans la collection de Charles Lormier (1825-1900), avocat du barreau de Rouen, membre fondateur, trésorier puis président de la Société des bibliophiles normands ? Afin de mieux comprendre les dispersions du dépôt littéraire puis de la bibliothèque municipale de Louviers entre 1798 et 1842, nous répondrons à cette question dans les 3 prochains billets qui paraîtront entre février et avril 2026.
Stéphane Lecouteux