Emmanuelle Pireyre en résidence à la Villa La Brugère

L’histoire se passe dans les Alpes du sud, non loin de la frontière italienne. La nuit, des exilés passent la frontière, pourchassés par la police et secourus par des guides de montagne qui refusent que leur montagne devienne un cimetière. Des enfants, ou plutôt des adolescents d’environ 14 ans, rencontrent certains exilés en transit dans leur petite ville, partagent des parties de football, puis peu à peu se mettent à tisser avec eux des liens et à participer à leurs complexes démarches administratives. Les enfants font tout cela naturellement, dans une sorte d’inconscience, mais à un moment, lors d’une compétition de patinage, ils s’évanouissent presque tous, s’effondrent, apparemment très malades.
Son texte s’écrit au croisement de plusieurs thèmes et phénomènes qui intéressent l’autrice ces dernières années. Bien sûr la question douloureuse des migrations, des personnes en exil, de leur héroïsme et de l’accueil qu’on leur réserve. Mais aussi l’engagement politique lié à une géographie particulière, l’éthique de la montagne ; et l’engagement international de groupes d’enfants courageux et révoltés, comme autour de Greta Thunberg, avec ces impressionnantes disproportions entre l’action des enfants et le pouvoir des États, disproportions émouvantes et aussi un peu drôles. Enfin, elle s’est intéressée aux étonnants phénomènes de psychose collective où des jeunes qui vivent des périodes stressantes se mettent soudain à développer des symptômes de groupe semblables à des épidémies, qui paraissent très graves, mais s’avèrent finalement bénins.
Quelques questions posées à Emmanuelle Pireyre
Vous avez déjà été accueillie plusieurs fois en résidence en France, et ce séjour de travail se déroule dans un lieu déjà connu de vous. Qu’est-ce que vous appréciez le plus dans le fait d’être en résidence, et, en particulier, dans ce lieu-là ?
Les résidences permettent de se concentrer complètement sur l’écriture. Lorsqu’on est artiste ou auteur.ice, on travaille souvent chez soi, dans sa maison, ce qui procure une grande liberté d’emploi du temps, mais contribue aussi à un mélange d’un peu tout, le travail venant se faufiler dans la vie personnelle. Ce qui est très beau, en résidence, c’est qu’on est transplanté hors de chez soi et qu’on peut ainsi s’adonner complètement à l’écriture. L’idéal, quand on écrit, est d’avoir du temps disponible autour des moments d’écriture proprement dits, pour rêver, lire, laisser son énergie se refaire sans être pris par mille obligations. C’est exactement cela que permettent les résidences. Le fait que la Villa La Brugère soit située au bord de la mer décuple apparemment cet effet recharge d’énergie.

Aviez-vous des appréhensions ou des doutes sur votre projet qui ont pu être résolus pendant cette période ?
Le processus d’écriture est toujours long en ce qui me concerne, et chaque livre doit trouver son ton, sa propre méthode d’écriture. Pour le livre en cours, j’ai accumulé dans les dernières années beaucoup de documents, de matière, de détails concernant les personnages. J’ai aussi réalisé un synopsis qui déploie tous les événements se déroulant du début à la fin du roman.
Mais je n’avais pas commencé la rédaction proprement dite. Or je ne sais jamais à quel moment cette écriture pourra commencer à prendre. Il faut que les éléments collectés soient suffisamment mûrs, en quelque sorte, pour que l’écriture ait lieu. En arrivant le 1er juin à Arromanches, j’ignorais si le processus pourrait s’enclencher. Mais, bien installée, au frais face à la mer, j’ai pu avec bonheur me mettre à l’écriture du livre, en commençant par le début.

Votre texte en cours d’écriture, évoque la question des migrations, des personnes en exil, de leur héroïsme et de l’accueil qu’on leur réserve. Est-ce que l’écriture vous engage ?
Bien sûr, mon écriture est profondément engagée dans le monde contemporain, et prend autant que possible à bras-le-corps les questions de notre société, surtout celles qui me posent un gros problème. J’entremêle souvent plusieurs sujets, puisque nos vies se confrontent à de multiples situations et désirs parfois contradictoires.
Dans ce livre, il est question de la manière dont les enfants prennent parfois en charge des questions trop vastes pour eux, par exemple lorsqu’un groupe d’enfants s’en va porter plainte à l’ONU contre des pays. Il est question aussi de l’accueil que nous réservons au exilé.es. La manière dont se côtoient les réalités vécues par les un.es et les autres est grinçante.
Evidemment, je ne saurais me fondre dans le point de vue des personnes qui traversent ce parcours traumatisant de l’exil, que je n’ai pas vécu. Mais je peux observer comment dans notre société, par nos actions individuelles et nos institutions nous répondons à cette demande. Très souvent mes livres s’intéressent à l’organisation de la société, ici en l’occurrence à l’administration du droit d’asile avec tous ses sigles OFPRA, CAFDA, CADA, GUDA, CNDA, etc. C’est un choc très frontal qui a lieu entre des parcours individuels héroïques, traversés de souffrances, et le traitement administratif retors, injuste, impératif, qui organise ces vies durant des mois, des années.
Dans le cadre de votre résidence, quelles sont les rencontres qui vous ont marquées ou un moment fort que vous avez vécu ?
J’étais en résidence en même temps que l’autrice Natyot. Nous avons trouvé un bon mode de cohabitation, chacune dans son appartement mais avec des discussions quotidiennes. Nos sujets d’écritures sont différents, mais nous avons des méthodes et des rythmes de travail assez proches.
Nous sommes aussi passées en voisines à l’IMEC pour assister à une soirée présentée par l’auteur Thomas Clerc autour de son exposition Autoportrait et d’un film sur Rohmer. Et les discussions sont toujours passionnantes avec Marie-Thérèse Champesme qui accueille toutes ces résidences et organise l’excellent festival Route panoramique.
Sinon, un premier moment fort a eu lieu lorsque Natyot a rapporté des coques de la plage pour le dîner. Et un second moment fort a eu lieu lorsque, ne voulant pas être en reste, j’ai moi aussi rapporté des coques de la plage pour le dîner.

Quelle suite pour votre projet d’écriture ?
Je vais poursuivre l’écriture du texte sur cette lancée durant les mois d’été, et j’espère obtenir une version terminée de cette phase de rédaction pour le mois de septembre. Une version qui ne sera sûrement pas la dernière.
Propos recueillis par Cindy Mahout