30 ans de maison !

Les Carnets du Dessert de Lune ont vécu plusieurs vies en 30 ans, pouvez-vous en retracer brièvement les origines et les faits marquants ?
Il y a 30 ans naissaient à Bruxelles les Carnets du Dessert de Lune, une maison d’édition principalement consacrée à la poésie. Partie d’une utopie (mais une utopie pas si farfelue que cela au regard de la suite de l’histoire), sortie du crâne d’un personnage haut en couleur (Jean-Louis Massot pour ne pas le nommer), il faut bien reconnaître que cette naissance devait bien plus au flair de son créateur qu’au caprice d’un oisif désœuvré. 30 ans plus tard (mais ce ne fut pas un long fleuve tranquille), les Carnets ont réussi la gageure de développer leur lectorat et touchent aujourd’hui toute une jeunesse en quête de sens et de lumières pour les nuits à venir.
D’autant que cette période « belge » fut aussi un formidable terrain de découverte avec des autrices comme Perrine le Querrec, Fanny Chiarello, Christine Van Acker ou des auteurs comme Jean-Marc Flahaut, Saïd Mohamed ou Pierre Soletti. Il faut bien le reconnaître, Jean-Louis Massot fut un véritable découvreur, portant, par son talent d’éditeur, toute une génération de poètes encore peu connus ou peu publiés par ailleurs.

20 ans plus tard, il y eu ce fameux anniversaire à la Factorie. Certes, nous nous connaissions déjà avec Jean-Louis, notamment grâce au prix CoPo remis à Saïd Mohamed pour son très beau livre, L’éponge des mots, mais sa volonté de venir fêter les 20 ans de sa Maison, à la Factorie, en Normandie donc, fut un tournant décisif. Outre l’énormité de l’événement (avec près de 40 poètes présents) ce fut également le point de départ d’une amitié qui ne s’est jamais démentie depuis. Il y fut évoqué l’idée d’une transmission, Jean-Louis s’approchant de la retraite, une idée qui, pour l’époque, paraissait totalement hors de notre portée.
Il fallut encore 5 ans pour que l’idée fasse son chemin, que nous mesurions la chance d’une telle proposition, que nous en imaginions l’articulation avec la Factorie, que nous comprenions l’intérêt pour les poètes que nous aimons, que nous avouions notre penchant pour la bière belge… Et puis la Factorie était suffisamment grande pour accueillir dans ses locaux l’administration et les stocks d’une maison d’édition, au moins le temps de sa reprise en main…

Quelles évolutions ou virages ont été opérés dans le catalogue depuis le rachat en 2020 ?
Et finalement, en 2020, les Carnets débarquent en Normandie. En toute simplicité, et sans formalités excessives (à la belge donc !) un accord fut trouvé et, grâce au soutien du FADEL, un stock de plus de 2000 livres quitta Bruxelles pour rejoindre la Normandie. Joie des premières découvertes, passation sans anicroche, après l’aménagement d’un bureau et d’un espace de stockage, il nous fallut tout de même prendre conscience de l’énormité du travail à venir.
Près de deux ans furent nécessaires pour mettre la maison dans son nouveau costume. Deux ans pendant lesquels nous avons tenté (et souvent sans succès) de récupérer des livres laissés en dépôt chez de nombreux libraires, rassuré les poètes en réécrivant et re-signant les contrats avec eux, repris et refondé le site marchand qui ne voulait pas quitter le .be, constitué un comité éditorial cohérent et compétant, trouvé un diffuseur et un distributeur français (les Carnets étant précédemment diffusés par le Centre Wallonie Bruxelles).
Il fallait « franciser » la Maison tout en maintenant un lien privilégié avec la Belgique (fidélité avec les poètes belges, fidélité avec l’imprimeur belge qui disposait de tous les fichiers, fidélité avec les éditeurs singuliers qui nous représentaient sur tous les salons belges…). En bref, un travail colossal fut mené grâce au soutien efficace et rigoureux de Nadine Buraud et avec l’aide de plusieurs stagiaires. Deux rudes années donc, durant lesquelles nous n’avons réussi à publier que 4 livres (dont le livre D’Hortense Raynal qui fut tout de même un grand succès d’édition).

Et deux ans encore pour trouver le bon rythme. Plus loin que cela, ils permirent d’avancer concrètement en faisant évoluer le style des anciennes collections et en en créant deux nouvelles : une collection de poche (Lune de Poche) pour rendre la poésie plus accessible et une collection européenne bilingue (Lua) permise grâce au soutien obtenu par Norman Gourrier Warnberg auprès de la commission européenne.
Puis les carnets se sont envolés… Pour leur trentième année (et leur cinquième normande) les carnets ont donc quitté leur deuxième nid pour s’installer à Rouen au côté de la Maison de la Poésie et de l’Oralité de Rouen. Une installation qui a permis de simplifier les conditions de travail, d’adjoindre un atelier de façonnage tenu par Olivier Guillot grâce au savoir-faire de Christophe Chomant et de créer une nouvelle collection de poésie pour la scène : La lune sur un plateau. La Normandie porte désormais en son sein l’une des plus fameuses maisons d’édition de poésie francophone, avec 70 nouveaux titres publiés en 5 ans, toute une nouvelle génération de poètes comme Hortense Raynal (prix Labbé du 1er recueil), Ada Mondès (prix des découvreurs) ou Nour Cadour (prix René Leynaud) …
Et puis, cette présence normande permet désormais de valoriser la poésie normande en mettant en avant de jeunes autrices et auteurs du territoire (Sarah Masson, Élise Le Port, Manon Basille, Olivier Hervé, Caroline Stella…) mais aussi des poétesses injustement oubliées comme Anita Conti ou Rose Harel.
Et au fait, 30 ans ça se fête ! Et c’est ce qui se fait aujourd’hui à travers l’édition d’une anthologie regroupant 60 poètes de la Maison, agrémentée par des rencontres sur de nombreux plateaux de salons belges et français.
Dernier Rendez-vous des 30 ans à Lille, dans le cadre du marché de la poésie, les 10, 11 et 12 décembre prochain. Sur la scène, vous pourrez voir et entendre Injonge Karangwa, Élise Le Port, Rémi Checchetto, Stéphanie Cormier… Une sacrée distribution en perspective, une belle occasion de trinquer ensemble et d’affirmer comme Ada Mondès que demain est possible.
Propos recueillis par Valérie Schmitt