Quand des habitants réinventent leur logement : une BD reportage sur une expérience low-tech collective à Caen
L’objectif : réunir un groupe d’habitants pour imaginer, fabriquer et tester des éco-solutions simples et accessibles afin de réduire leur consommation d’énergie et améliorer leur confort.
De cette aventure collective est née une bande dessinée-reportage, coéditée par Vent d’Ouest et Édifice, maison d’édition indépendante engagée. Scénarisée par Bénédicte Parry et illustrée par Hélène Balcer, Allez, chiche ! retrace cette expérience humaine, pleine d’humour, de découvertes et d’entraide.

Interview à trois voix avec l’éditrice, la scénariste et l’illustratrice de la BD, qui seront au Festival Epoque, les 30 et 31 mai prochains :
Comment est né ce projet de BD reportage ?
Bénédicte Parry :
En novembre 2023, l’association Vent d’Ouest a répondu à un AAP de l’ADEME. Son projet : un programme de recherche-action autour des économies d’énergie dans l’habitat. Le principe : rassembler des habitants d’un quartier pour une série d’ateliers de fabrication d’objets low-tech, et voir si cela les amène à questionner (et à diminuer) leur consommation d’énergie. Ou pas.
Dès le départ, nous avons souhaité raconter cette expérience sous un format attractif afin de démultiplier l’impact du programme. Nous voulions un format ludique, facile, inclusif, et l’idée de faire une bande-dessinée s’est très vite imposée.
Hélène Balcer :
Quand Bénédicte m’a proposé de travailler sur ce projet, ça a tout de suite piqué ma curiosité. Le sujet me parlait car j’avais déjà eu l’occasion de m’intéresser à des problématiques connexes comme la précarité énergétique (notamment avec le magazine d’investigation normand Grand Format).
Julie Pommier (éditions Edifice) :
De mon côté, la rencontre avec Bénédicte s’est faite grâce à Normandie Livre & Lecture.
Ça a été une évidence pour moi : un projet local, de la bande dessinée, des thèmes qui touchent à l’humain et plus largement à l’environnement… « Allez, chiche ! » cochait déjà toutes les cases pour être au catalogue d’Édifice avant même d’être écrite !
Est-ce qu’il a été difficile de retranscrire sur le papier cette expérience de vie partagée et les personnalités du collectif, qui sont des personnes réelles ? Avez-vous échangé avec le collectif sur le rendu final de la BD ?
Hélène :
Je suis habituée au travail d’équipe et j’adore faire des reportages graphiques in-situ, sur le vif. Mais ce n’était pas simplement un reportage, l’enjeu était d’en faire un véritable récit, une histoire que des personnes extérieures au groupe auraient envie de lire. Réussir à dépasser le stade du compte-rendu était ma plus grande inquiétude !
Mais Bénédicte était confiante en notre capacité à en faire une « vraie » BD. Nous avons mis tout en œuvre par la narration et le dessin pour qu’un lecteur extérieur se sente touché, concerné par cette aventure.
La phase d’observation m’a permis de m’immerger dans le projet et de rencontrer les gens pour de vrai. Je n’aurais pas fait le même travail si je n’avais pas été en contact avec le réel. J’ai fait des croquis sur le vif pour capter des physionomies, des gestuelles. Plus tard, dans le travail de la BD, j’ai modifié mon dessin pour le rendre plus clair, plus lisible. J’ai cherché à représenter les gens de la manière la plus fidèle sans caricaturer même si… d’une certaine manière, les participants deviennent des « personnages » de BD.
Bénédicte :
Ce projet était un pari un peu fou : on a décidé de raconter une histoire avant qu’elle se soit déroulée. Quand les ateliers du programme de recherche-action ont commencé, on ne savait pas si on aurait quelque chose d’intéressant à raconter ! J’ai commencé à être rassurée sur ce point vers la moitié du programme, quand j’ai constaté que la dynamique de ces ateliers permettait non seulement la montée en puissance d’un collectif, mais aussi des transformations individuelles significatives et variées. À partir de ce moment-là, j’ai su qu’on réussirait à produire un récit qui donnerait au lecteur l’envie de tourner les pages.
La construction du projet a été très collective, avec un groupe de bénévoles de l’association qui est intervenu dès le départ (choix de l’illustratrice, de la maison d’édition…) et jusqu’aux dernières relectures. Je n’avais jamais travaillé avec autant de monde sur un récit. C’était parfois inconfortable, mais ça nous servait aussi de garde-fou, car nous avons travaillé avec un matériau sensible : le réel ! Il était important pour nous de tenir compte des retours, des lectures divergentes, des émotions suscitées par nos textes et nos dessins… tout en préservant notre approche artistique. L’équilibre n’était pas toujours évident à trouver, mais je crois que nous pouvons toutes et tous être fiers du résultat !
De quelle manière le mode de conception et de fabrication de la BD rentre-t-il en résonance avec les valeurs écologiques du projet ?
Hélène :
Je me pose souvent la question de « pourquoi faire un livre » ? Avoir ce livre-là dans les mains, est-ce une « dépense » nécessaire de nos ressources ? Le risque c’est qu’il soit rangé sur une étagère ou pire, jeté… mais peut-être qu’il passera de mains en mains, peut-être qu’il sera lu et relu, usé, corné à force d’être lu. Peut-être même qu’il deviendra un livre de référence comme une initiation à la low-tech ? Qui sait ?
Pour permettre aux lecteurs d’aller plus loin, nous avons opté pour une poursuite de lecture sur des sites internets via des QR codes : pour chaque objet découvert dans la BD, on peut trouver facilement un tuto de fabrication en ligne.
Bénédicte :
Si ce livre incite quelques lecteurs à se poser des questions, à remettre en cause des évidences, à tester, à bricoler, à rejoindre un collectif… alors oui, notre livre aura été utile. La recherche d’utilité, c’est l’un des piliers de la démarche low-tech, avec la durabilité, l’économie de ressources, l’autonomie et le collectif. Ces éléments ont été la colonne vertébrale de notre démarche à chaque étape. Nous avons pensé ce projet pour qu’il soit coopératif, local, et aligné avec les valeurs de Vent d’Ouest. Hélène et moi-même sommes des autrices engagées et caennaises. Notre maison d’édition, Édifice, située au Havre, est signataire de la charte pour l’écologie du livre. La BD est imprimée en Normandie par SEPEC, un imprimeur labellisé Imprim’vert.
Et puis nous avons à coeur que cette BD puisse être utile à notre écosystème. Nous avons proposé aux partenaires de Vent d’Ouest de commander des exemplaires gratuits pour soutenir leurs actions en faveur des économies d’énergie. Plus de 300 exemplaires seront ainsi distribués gratuitement dans la région, principalement via des associations.
Quels moments forts, en termes humains et de création artistique retiendrez-vous de ce projet ?
Bénédicte :
Je viens du roman, j’ai donc plutôt l’habitude de travailler seule. J’ai été marquée par l’aspect collaboratif de ce projet : il l’était de A à Z ! D’abord le cadrage de la mise en récit avec les bénévoles de l’association, puis l’immersion avec toute l’équipe de recherche-action, les échanges avec ces habitants qui allaient devenir des personnages, et qui partageaient leur impressions, leurs doutes, leurs expériences avec une grande générosité, et pour finir le travail à quatre mains avec Hélène…
Quelle richesse ! J’en sors grandie.
Hélène :
Le storyboard, pour moi dans la BD, c’est le moment de création le plus intense et jouissif. Travailler avec une autrice au scénario, c’était une première pour moi qui suis habituée à faire les deux. L’une et l’autre nous nous sommes apprivoisées parce qu’on ne se connaissait pas. Il faut passer du temps à discuter, à échanger et puis après, c’est les mains dans la « matière » que l’alchimie se fait ! C’est comme ça que la magie du travail d’équipe se noue : quand on commence à avoir ce dialogue entre le dessin et le texte. Le dessin n’est pas juste l’illustration littérale du texte, ils se mélangent et se renforcent. Bénédicte a accueilli mes propositions avec beaucoup d’enthousiasme. C’était un plaisir de la voir s’émerveiller et rire de certaines interprétations que je faisais dans les mises en scène.
Julie :
Ce que je retiens de cette co-création, c’est la force du « faire ensemble ». J’ai rarement vu et vécu un projet avec autant de personnes impliquées de manière si intense ! Chaque étape a été suivie avec attention et passion. Heureusement que Bénédicte était là pour organiser toutes ces étapes, d’ailleurs !
On ressent complètement cette émulsion dans la BD : au début, on se découvre, on prend confiance et petit à petit, grâce aux autres, on accomplit bien plus que prévu.
Propos recueillis par Valérie Schmitt