Lire ou cliquer : chronique d’une résistance intérieure
« Très inspirée par mon compagnon, auteur de polar, et notre vie d’auteurs surmenés qui nous rend facilement ronchons, j’ai voulu illustrer avec humour ce combat quotidien que je mène avec moi-même pour me ménager un espace personnel de lecture, qu’il soit pour l’étude ou la récréation. Mais quelle lutte pour préserver une bulle d’intimité, à travers ce fractionnement du réel et du temps, et cette espèce d’hyper-immédiateté des relations induites par les réseaux et les moyens de communication contemporains ! Quel impact perturbant sur nos rythmes internes ! L’écran est l’ennemi du bouquin ; la réactivité, celui de la pensée ; les réseaux sociaux, ceux de notre monde intérieur. Lire un livre reste alors la meilleure des résistances à cette aliénation… si on y arrive ! »

Il se délesta bruyamment de ses sacs dans l’entrée. Il avait passé une journée exécrable.
Déjà il faisait sauter ses chaussures d’un geste rageur du pied, et son pardessus trempé de pluie rejoignit la casquette sur la patère. Il allait enfin pouvoir souffler, et, s’installant dans le canapé, calant un gros coussin derrière son dos, le plaid en pilou-pilou remonté sous les aisselles, il attrapa son roman en cours avec un grognement de satisfaction.
Page soixante-quinze : ça n’avait pas beaucoup avancé.
L’inspecteur tenait quelque chose. Un maigre indice laissé sur le lieu du crime par l’assassin. On allait pouvoir remonter une piste.
PING ! Notification d’Ariane. « Est-ce que je prends du pain, ou il en reste ? » Il tapota : « Prends une baguette et un pain complet. »
L’inspecteur, donc, avait tourné la boucle en métal entre ses doigts gantés. On lisait un numéro de série en caractères minuscules. La boucle semblait provenir d’un…
TWITTLE ! Notification Instagram. « Pepouze83 a aimé le post que vous avez repartagé. » Les pesticides, ces saloperies. Il fallait absolument se mobiliser, le temps était compté. S’il partageait la pétition à tous ses contacts, on pourrait peut-être passer la barre des deux cent mille avant la fin de la semaine. Et maintenant que le Mercosur allait être ratifié, on allait manger des produits de plus en plus controversés. Le marque-page tomba sur le tapis, et le roman se rappela à son bon souvenir. Merde ! Où j’en étais déjà ? Ah oui. La boucle en métal.
La boucle en métal dont les lettres gravées du numéro de série brillaient dans le soleil du matin. On allait faire analyser ça par le labo, et on en tirerait sûrement des conclusions intéressantes, Jackson était un fin limier… PING ! Notification d’Ariane. Encore elle. PING ! « Ils ont plus de pain complet. Je prends quoi ? » Elle commençait à lui courir sur le haricot, avec son pain. « Fais au mieux », tapota-t-il avec humeur.
Donc les lettres gravées qui brillaient dans le soleil du matin. L’inspecteur appela Jackson du labo. Il lui en devait une depuis que… TWITTLE ! « Alerte du Monde point fr : “TRUMP sème la zizanie au forum économique de Davos en revendiquant la propriété du Groenland.” » Saletés d’Amerloques, on s’en sortirait jamais avec un gus pareil. Il cliqua sur le lien. Tiens, ça lui faisait penser à ce journaliste américain qu’il avait contacté pour son prochain plateau. Avait-il répondu ? La boîte Gmail défila sur le petit écran bleu. Pas de réponse du journaliste, mais un mail des impôts. On verrait ça demain.
Jackson décrocha et interrogea d’un ton goguenard l’inspecteur. PING ! Message d’Ariane : « J’ai pris du pain de mie. »
Le roman avec inspecteur, labo et boucles en métal gravées intégrées vola dans la pièce, et il alluma la télé.
Retrouver le dossier « Livre jeunesse : les codes ont changé» dans Perluète #19, paru en mars 2026
Bio express de Pauline Kalioujny
Pauline Kalioujny est plasticienne, et autrice d’albums illustrés pour petits et grands. Diplômée de l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris, en cinéma d’animation, et de l’ESAG Penninghen, elle a pour thème de prédilection dans ses créations le lien de l’être humain à la Nature. Elle aime travailler au corps, à travers le support du livre, et avec une énergie vivace puisée à la source de l’enfance, la relation entre les mots et les images, l’inconscient collectif et la symbolique des couleurs. Pauline Kalioujny vit et travaille dans l’Orne.
Elle bénéficie cette année d’une résidence croisée avec l’illustratrice Adley, portée par N2L et l’AR2L des Hauts-de-France.