Fred Duval, le scénario idéal

Avec 200 albums à votre actif, avez-vous traité tous les thèmes que vous souhaitiez ?
Pas du tout, j’en ai encore plein ! J’y pense en ce moment parce que je suis dans une période où je termine pas mal de projets commencés dans les années 1990, notamment mes premiers projets avec Carmen McCallum, Travis, Hauteville House et jour J. Je suis en train de réfléchir à la suite… J’ai plutôt le sentiment que je ne pourrai pas tout traiter. Les thèmes ne sont pas infinis ; ce qui m’intéresse, ce sont les points de vue. On peut dire que l’écologie est un de mes thèmes centraux, tout le temps présent, mais abordé de manière différente, que ce soit dans Carmen McCallum, dans Travis, dans Meteors.
Avez-vous un rituel d’écriture et comment travaillez-vous avec les dessinateurs ?
La collaboration avec le dessinateur est à chaque fois différente, puisque les gens ne sont pas les mêmes. Je n’écris pas de la même manière pour l’un ou l’autre. J’essaye de les connaître, par exemple avec Philippe Scoffoni, avant NeoForest, on s’est vus toute une journée à Paris, on avait parlé politique, écologie et presque pas de BD…
Par contre, dans mon travail personnel, j’ai un rituel basé sur la concentration. Je travaille tous les jours. Le matin : interviews, revue de presse, messages, recherches. Puis la phase d’écriture, entre 16 et 19 heures, où je coupe tout. C’est ritualisé sans être mécanique. Le sport m’aide beaucoup à me concentrer. Il y a un épisode de Travis que j’ai écrit en courant : le découpage, la mise en scène…Tout ça en courant !
Comment évolue la BD, selon vous ?
Quand j’ai démarré, il y avait 300 à 400 nouveautés franco-belges par an. Aujourd’hui, il y a à peu près 8 ou 9 fois plus d’albums, et il n’y a malheureusement pas 8 à 9 fois plus de librairies, donc on a un vrai problème structurel. Je fais partie des gens qui ne se plaindront jamais qu’il y ait trop de livres, je me félicite de cet âge d’or de la BD, on y aborde aujourd’hui tous les sujets. En revanche, j’ai assisté aussi à la paupérisation des auteurs sur ces trente années. Plus il y a de titres, plus le niveau moyen des ventes baisse. Le rapport Racine, notamment, montre que la moitié de la profession vit en dessous du SMIC, voire sous le seuil de pauvreté. Aujourd’hui, les dessinateurs sont si mal payés qu’ils ne peuvent plus passer une semaine sur une planche. Et donc moi, j’ai l’habitude d’écrire pour des gens qui passent une semaine sur une planche plutôt qu’une journée.
Quels sont vos souvenirs marquants ?
Mes moments importants, ce sont des rencontres. Ça ne passe que par des rencontres. Il y en a beaucoup. Je pense à la coécriture avec Pécau des 50 épisodes de Jour J, une uchronie qu’on a construite sur douze ans (4 albums par an). C’était une espèce de folie, un moment éditorial excitant. On s’était « octroyé » un bureau à la cave chez Delcourt, on se voyait 2 ou 3 fois par mois… Et puis c’était un moment d’écriture avec Fred Blanchard, l’éditeur du label « Série B », qui nous aidait dans ces rencontres.
En 2018-2019, il y a eu Renaissance chez Dargaud, avec Emem et Fred Blanchard, qui nous a valu une vraie reconnaissance (sélection d’Angoulême) dans le registre science-fiction et aventure.
Et puis cette rencontre formidable avec Michel Bussi, quand j’ai adapté les Nymphéas noirs, gros succès public et critique. Personne ne m’attendait là, on ne se connaissait pas. On continue d’écrire ensemble, puisqu’on a créé Cinq Avril ; et on travaille sur un nouveau projet.
Propos recueillis par Valérie Schmitt
Rendez-vous
Avec la librairie BDlib
Pour ces 30 ans de carrière, la librairie BDlib à Évreux prévoit des animations en avril-mai 2026. Une exposition dans la galerie BDlib, du 7 avril au 30 mai : 30 planches originales issues de titres « phares » (vernissage les 10 et 11 avril 2026), puis le samedi 30 mai 2026, autour de la série Apogée réalisée avec le dessinateur rouennais Emem. BDlib éditera un magazine spécial avec une grande interview, la reprise des 200 couvertures et des sujets sur le 200e album et les séries en cours (200 exemplaires mis en vente au vernissage de l’exposition).
Un relais est aussi prévu dans les trois librairies Canal BD de Rouen : Funambules, Lumière d’Août et Au Grand Nulle Part.
Avec le festival Normandiebulle
Fred Duval et Emem participeront les 26 et 27 septembre 2026 aux 30 ans de Normandiebulle. Du 20 juin au 4 octobre, une exposition au centre d’art contemporain Daniel-Havis à Saint-Pierre-de-Varengeville plongera dans l’univers des séries Renaissance et Apogée (partenariat Matmut/Normandiebulle). Pour la première fois, le centre d’art exposera de la BD. Normandiebulle y apportera une touche didactique sur la fabrication d’une BD, le scénario, le synopsis, le story-board et l’articulation entre différents métiers.
Vernissage le 19 juin.
Infos sur normandiebulle.com et matmutpourlesarts.fr
Bio express
Né en janvier 1965 à Rouen, Fred Duval publie son premier album, 500 fusils, en 1995. La même année, il signe son premier grand succès, Carmen McCallum (Delcourt, « Série B »). S’ensuivent Travis (Delcourt) et Hauteville House (Delcourt). En 2008, il commence Meteors (Delcourt), une série de science-fiction mise en images par Philippe Ogaki.
En 2018, il sort avec Didier Cassegrain l’adaptation en BD du roman Nymphéas noirs (Dupuis) de Michel Bussi, puis le tome 1 de sa nouvelle série de science-fiction, Renaissance (Dargaud, tome 3 en 2020), réalisée avec Emem et Fred Blanchard. En 2020, il devient chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres.
En 2022, Un avion sans elle remporte L’Éléphant d’or du Festival international de la BD de Chambéry. Pour Corentin Rouge, Fred Duval a écrit deux albums adaptés des univers de Jean Van Hamme : XIII Mystery en 2016 et Thorgal Saga en 2024.